Vers un mutualisme 2.0 ?

L’économie collaborative ressemble à une innovation radicale, directement issue du développement de l’économie numérique. Mais n’est-elle pas une simple réédition du mouvement mutualiste de la fin du XIXe siècle, grâce auxquels les individus ont pu s’entraider et se couvrir mutuellement contre les risques les plus critiques de l’existence ? Ma préface au livre blanc de l’ACSEL sur la sharing economy, paru au début de l’année et disponible en ligne.

L’économie collaborative se développe de façon inédite parce que l’économie numérique, pour la première fois dans l’histoire, permet de coordonner l’activité autonome d’un grand nombre d’individus. La baisse radicale des coûts de transaction, permise par l’économie numérique, provoque un affaiblissement relatif des organisations par rapport aux individus nouant directement des liens transactionnels entre eux. Le numérique dote les individus de terminaux et objets connectés auparavant réservés aux entreprises. Il permet aussi de sécuriser les transactions entre parties ne se connaissant pas et n’ayant même pas pignon sur rue — grâce à l’authentification et la géolocalisation des parties, la gestion de la réputation, l’installation de la confiance et la traçabilité des échanges.

Le “Cluetrain Manifesto”, un texte devenu classique pour comprendre la dynamique à l’oeuvre dans l’économie collaborative.

Pour qu’un potentiel se réalise, il ne suffit pas que la technologie le rende possible ; encore faut-il que des entrepreneurs s’emparent de cette technologie pour la transformer en innovation. C’est ce qui s’est passé pour l’économie collaborative. Son déploiement a été révélé pour la première fois par quelques signaux précoces : Craigslist, eBay sont les premières entreprises de l’économie collaborative. Elle a ensuite été théorisée une première fois dans un texte visionnaire, le Cluetrain Manifesto. Dès 1999, Rick Levine, Christopher Locke, Doc Searls et David Weinberger ont compris que le déploiement des technologies numériques allait donner aux individus une puissance supérieure à celle des organisations.

Depuis, les conversations entre individus, démultipliées et amplifiées par Facebook ou Twitter, ont marginalisé et même ringardisé la parole des organisations. Les transactions entre individus, qui elles aussi se multiplient, ont pour effet de déplacer le centre de gravité de la création de valeur : les entreprises ne sont plus des organisations servant des consommateurs passifs ; elles deviennent les opérateurs d’applications permettant aux individus de devenir actifs et d’interagir entre eux — pour échanger et partager des avis, des idées, des biens, des services, des capitaux.

Une usine de Ford Motor dans la première moitié du XXe siècle. Aujourd’hui, la puissance n’est plus dans les usines et leurs ouvriers, mais dans la multitude.

Quinze ans plus tard, l’économie collaborative est devenue une réalité industrielle. Le terme lui-même est désormais consacré. Sa compréhension progresse. Les initiatives se multiplient, à l’image de OuiShare, pour entreprendre de mieux la comprendre et de la promouvoir. Elle a fait la preuve de la puissance. Elle dispose de plateformes globales, qui soutiennent sa croissance. Elle crée massivement de la valeur pour toutes ses parties prenantes : ceux qui ont des ressources à partager ; ceux qui souhaitent disposer de ces ressources ; ceux qui orchestrent les interactions entre les uns et les autres et captent au passage une partie de la valeur créée.

Avec le succès des premières applications de l’économie collaborative, en particulier Wikipedia, des concepts sont apparus pour la qualifier et mieux la comprendre : Jeff Howe l’appelle « crowdsourcing », Don Tapscott parle de « wikinomie », Yochai Benkler évoque la « co-production » ou la « production par les pairs », Yann Moulier Boutang étudie la « pollinisation », Bernard Stiegler signale le développement massif de l’« économie contributive », Trebor Scholz dénonce le recours massif au « travail numérique », précaire et mal rémunéré. Dans notre ouvrage paru en 2012 [et qui va être réédité le 22 avril prochain, NDR], Henri Verdier et moi-même avons parlé d’« âge de la multitude », pour évoquer la puissance inédite déployée par les individus connectés en réseau face aux organisations privées ou publiques et défendre la thèse selon laquelle cette puissance de la multitude était la loi explicative de l’économie numérique. Dale Dougherty et Tim O’Reilly ont forgé le terme qui s’est le mieux imposé, par sa simplicité et la fréquence de son usage : le « Web 2.0 ».

Mark Zuckerberg, CEO de Facebook, a déployé une infrastructure devenue essentielle pour l’économie collaborative.

Au-delà de ces termes qui se multiplient pour la désigner, l’économie collaborative est devenue source d’inspiration pour les entrepreneurs, qui voient dans ses modèles d’affaires le moyen de maximiser la croissance de leur activité — d’étendre plus vite leur empire et de précipiter plus efficacement la transition numérique de l’économie. Du point de vue des entrepreneurs, l’économie collaborative a en effet trois avantages par rapport aux modèles d’affaires de l’économie traditionnelle :

  • elle crée un lien privilégié avec les individus — les enrôler dans la chaîne de valeur crée un sentiment de communauté et de co-responsabilité de l’activité. Tout cela sert les objectifs traditionnels du marketing : l’intérêt, la loyauté, l’engagement, la prescription. A niveau de service égal, ces indicateurs sont tous supérieurs dans l’économie collaborative. Cela donne un avantage aux entrepreneurs qui cherchent à pratiquer des innovations de rupture en faisant levier de l’économie collaborative. Cela crée aussi une moindre tolérance à la façon de faire de l’économie traditionnelle : quand on s’habitue à être traité comme dans l’économie collaborative, on supporte moins les relations quotidiennes avec les organisations traditionnelles ;
  • elle desserre la contrainte d’accès au capital — la croissance est un impératif pour les entreprises numériques, à tous les stades de leur développement : en phase d’amorçage, la croissance est le seul objectif d’une startup ; en phase de développement, la croissance est le seul indicateur considéré par les fonds de capital-risque ; en phase de domination, la croissance reste un impératif stratégique car elle seule permet d’ériger une barrière à l’entrée du marché. Le problème est qu’il est difficile d’accéder à des capitaux dans des proportions suffisantes pour financer la croissance d’une entreprise de la phase d’amorçage à la phase de domination. Il est plus facile de reporter sur ses utilisateurs la contrainte d’accès au capital que de se financer sur le marché : sans les investissements individuels de tous ses utilisateurs, AirBnB n’aurait pas pu lever le capital nécessaire à la constitution de son parc d’hébergement ;
  • elle permet de contourner plus facilement la contrainte réglementaire — Napster est, d’une certaine manière, l’une des entreprises pionnières de l’économie collaborative. La leçon posthume de Napster est que toute entreprise qui forge une alliance avec ses utilisateurs et les enrôle dans sa chaîne de valeur est plus difficile à attaquer sur le terrain du droit : lorsque les maisons de disques ont attaqué Napster, elles se sont aussi attaquées à ses utilisateurs et se sont ainsi mis à dos… leurs propres consommateurs. Il est difficile pour une entreprise, surtout si elle est cotée, d’enfreindre les règles applicables dans un secteur ; il est beaucoup plus facile pour des individus de le faire, tant est grande la difficulté, pour une entreprise en place, de s’affronter directement à la multitude sur le terrain du droit.

C’est empiriquement que nous avons fini par constater les avantages compétitifs de l’économie collaborative : pour un même niveau de capital, il est plus facile d’exercer des effets de réseau avec un modèle d’affaires de partage qu’avec un modèle d’affaires traditionnel. Cela explique le développement fulgurant de l’économie collaborative ces dernières années. Le développement du parc des smartphones a aidé, bien sûr, mais la prise de conscience des entrepreneurs et des fonds de capital-risque a accéléré les choses : à quoi bon s’enfermer dans un modèle d’affaires traditionnel si l’on peut aller plus vite grâce à l’économie collaborative ? Les raisons d’en venir à l’économie collaborative se diversifient donc : certains y arrivent par idéalisme ; d’autres y arrivent par cynisme ; beaucoup, en réalité, y arrivent par hasard : dans leur effort d’amorçage, ils découvrent que recourir aux modèles de l’économie collaborative est la seule manière de se déployer très vite à grande échelle. L’économie collaborative génère le rendement croissant qui rend les entreprises numériques si puissantes et si difficiles à contrer.

Dans l’économie collaborative, la priorité stratégique n’est plus l’optimisation de la production mais l’établissement de la confiance.

L’économie collaborative mobilise des compétences et des ressources différentes de l’économie traditionnelle. Le fait que l’individu soit au centre de ses modèles d’affaires provoque un redéploiement des ressources et du savoir-faire de l’entreprise. Dans l’économie collaborative, la priorité ne va plus à l’optimisation, cet impératif de l’organisation scientifique du travail propre aux entreprises industrielles ; elle va au design, à la fluidité de l’expérience, à l’innovation permanente, à l’inspiration de la confiance. En misant tout sur ces fonctions, l’économie collaborative nous habitue à une fluidité et à une authenticité qui ringardisent le reste de l’économie. Comme l’avaient prédit les auteurs du Cluetrain Manifesto, plus les individus prennent les choses en main, moins nous tolérons la façon dont nous sommes traités par les entreprises traditionnelles.

De cette façon, l’économie collaborative devient un défi même pour ces entreprises traditionnelles — au point que certaines cherchent à s’y convertir, non sans maladresse : il est difficile de faire coexister dans une même organisation l’autorité des managers traditionnelles avec celle de la multitude. Tôt ou tard, il faut choisir — et probablement basculer massivement et de façon irréversible dans les modèles de l’économie collaborative.

L’économie collaborative effraie par ses implications, notamment sur la situation de l’emploi. Si les entreprises se convertissent progressivement du modèle traditionnel, dans lequel on fait travailler des salariés, au modèle nouveau, dans lequel c’est la multitude qui travaille, serons-nous encore nombreux à exercer un emploi stable dans une organisation ? L’économie collaborative n’est pas forcément l’exploitation. Contribuer dans l’économie collaborative n’est pas forcément travailler gratuitement, puisque le surplus est réparti entre l’opérateur de la plateforme et celui qui contribue en mettant ses ressources à disposition. Mais une économie où les modèles de l’économie collaborative deviennent prédominants marginalise le salariat et généralise les formes d’emploi plus précaires ainsi que le cumul d’activités.

Dans une économie collaborative généralisée, nous devenons tous banquiers sur Lending Club, chauffeurs sur Lyft, hôteliers sur AirBnB, producteurs d’énergie sur SolarCity. Cela crée un défi nouveau : quelle protection sociale inventer pour créer de la sécurité économique pour les ménages dans un paradigme où tout le monde devient freelancer ? La réalité, c’est qu’il faudra probablement renforcer, plutôt qu’affaiblir, la protection sociale. Le régime des intermittents du spectacle est probablement celui qui préfigure le mieux une protection sociale adaptée à l’économie collaborative généralisée — cette économie où nous devenons tous des intermittents !

Une réunion en 1927 de l’Office Central des Œuvres Mutuelles Agricoles de Landerneau, fondé 16 ans plus tôt pour permettre l’entraide mutuelle des paysans.

Heureusement, l’économie collaborative ne fait pas que générer des problèmes — elle est aussi une partie de la solution. Ce à quoi nous assistons, avec l’épanouissement de l’économie collaborative, c’est à une renaissance du mutualisme. Le mutualisme, selon Wikipedia, est un mouvement ayant conduit à la création des formes mutualistes ou coopératives d’association dans plusieurs filières de l’économie. Le mutualisme s’est développé, à l’origine, pour protéger les individus contre les risques les plus critiques de l’existence : les accidents du travail, la vieillesse et la maladie pour les salariés ; la maladie et la perte de récoltes pour les agriculteurs. L’économie collaborative est une sorte de généralisation du mutualisme, dont la proposition de valeur serait désormais la protection contre tous les risques de l’existence — sans exception : elle nous protège contre le fait de ne pas avoir de voiture et de ne pas savoir conduire ; elle nous protège contre le fait de ne pas pouvoir descendre à l’hôtel lorsque nous sommes en voyage dans une autre ville (ou, symétriquement, de ne pas pouvoir honorer nos échéances de loyer lorsque nous occupons un logement dans une ville où le coût de l’immobilier monte en flèche).

Pourquoi le mutualisme prospère-t-il à ce point alors qu’il s’était jusqu’ici cantonné à la protection contre quelques risques parmi les plus critiques ? Tout simplement parce que l’économie numérique le rend possible ! C’est si grave de tomber malade qu’on a pu, historiquement, réaliser l’effort hors du commun de déployer une infrastructure pour assurer ce risque. Aujourd’hui, il est devenu si facile de couvrir un risque même non critique (par exemple le risque qu’il n’y ait plus une seule chambre de libre dans les hôtels de Denver, CO) qu’il n’y a plus aucune raison de ne pas déployer une plateforme pour servir cet objectif.

“La Sécurité sociale”, passionnant ouvrage historique de Colette Bec sur les origines de la protection sociale en France (éd. Gallimard, 2015).

Pour permettre le développement du mutualisme traditionnel à grande échelle, il a fallu une mobilisation sans précédent des pouvoirs publics et la mise en place d’une réglementation profuse et pointilleuse : le code de la Sécurité sociale, le code de la Mutualité, le code de l’assurance. Aujourd’hui, le développement de l’économie collaborative est comme une succession d’incendies, qui se déclarent de filière en filière et que les pouvoirs publics s’efforcent d’éteindre les uns après les autres — chaque fois avec une solution spécifique, forcément insatisfaisante : Uber, Lyft et BlaBlaCar ont allumé un incendie dans le transport individuel ; AirBnB a allumé un incendie dans l’hôtellerie ; Lending Club a allumé un incendie dans le secteur bancaire.

Il est temps d’en finir avec ces batailles de réglementation sectorielle, où un lobby s’affronte à l’autre et dans lesquelles les pouvoirs publics sont toujours sommés de prendre parti entre la rente et l’innovation. Parce qu’elles se multiplient, ces batailles atomisent notre compréhension de l’économie collaborative et nous font oublier qu’elle est, d’une certaine manière, une composante essentielle de l’économie globale de demain. A quand un code du mutualisme 2.0 s’appliquant à toutes les filières, celles dans lesquelles l’économie collaborative a déjà triomphé comme celles dans lesquelles tout reste à faire ?

(Vous pouvez télécharger le livre blanc de l’ACSEL ICI. Dans la version ci-dessus de la préface, j’ai remplacé, après réflexion, le terme d’économie du partage par celui, plus générique, d’économie collaborative, m’alignant ainsi sur le vocabulaire le plus couramment employé.)